NGÔ XUÂN DIÊU

NGÔ XUÂN DIÊU



Les dix siècles de la colonisation chinoise (43-939), forment une sorte de « trou noir » dans l’histoire du Vietnam. L’écriture, la littérature et l’art, ne se développent qu’après l’indépendance. Au XIXe siècle, le Vietnam est colonisé par la France pendant quatre-vingts ans jusqu’en 1946. Il faut attendre 1932, et l’émergence, après plus de dix siècles de classicisme, du mouvement Thơ mới (Nouvelle poésie), pour que la poésie vietnamienne fasse sa mue vers la modernité.

En octobre 1932, l’article de Phan Khôi, « Un nouveau style poétique présenté au monde des lettres », lance le débat sur la Nouvelle poésie : « L’essentiel pour la poésie, c’est d’être authentique. La poésie classique est tellement contrainte qu’elle en perd son authenticité. » Phan Khôi, préconise une Nouvelle poésie où « l’on exprime ce qu’on ressent vraiment en son âme par des phrases rimées sans se préoccuper d’autre réglementation. »

Le journaliste Pham Quynh ajoute : « On dit que la poésie est un cri naturel du cœur. En établissant des règles rigides à la profession poétique, les Chinois ont voulu modifier et corriger ce cri pour l’embellir, pour qu’il soit plus harmonieux et plus conforme aux rimes, mais ils ont par la même occasion altéré son caractère naturel. » Mais les réticences sont nombreuses et virulentes, tellement la population intellectuelle vietnamienne est férue de poésie classique.

Dès son premier numéro, en 1932, la revue Phong hoa (Mœurs) critique frontalement la poésie classique des Tang : « La poésie vietnamienne doit être nouvelle, dans son style comme dans son contenu. » Le poème « Émotion d’automne, adieu à l’automne » du poète classique Tan Da, est même tourné en ridicule. Dorénavant, la poésie vietnamienne conteste les formes fixes et leurs contraintes, s’ouvre au monde, à l’occident, et subit l’influence de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Poe…  « L’Occident a pénétré jusqu’au plus profond de notre âme. Nous ne pouvons plus éprouver la joie d’antan, la tristesse d’antan, nous ne pouvons plus aimer, détester, nous mettre en colère ou bouder de la même façon qu’auparavant. Il est vrai que nos sentiments ne sont rien d’autre que ceux que l’homme partout ailleurs a éprouvés depuis toujours. Mais vivant sur la terre vietnamienne au début du 20ème siècle, nos sentiments ont une couleur, une silhouette particulière, propres à l’époque », déclare Luu Trong Lu.

Ngô Xuân Diệu ajoute : « Ce sont des jeunes gens qui avaient reçu une instruction dans les écoles de ce temps, qui connaissaient la langue française, qui aimaient la culture occidentale. Nos pères et nos grands-pères disaient ta (nous) pour parler d’eux-mêmes, ils existaient en tant que sujets du roi, élèves du maître. Fils et petits-fils employaient le mot tôi (je, moi). C’est l’individu qui revendique le droit à l’existence… Je me suis formé premièrement à l’école de nos chansons populaires ca dzao, deuxièmement à celle de nos grands poètes classiques (Nguyên Trai, Nguyên Du…), troisièmement à l’école de la poésie occidentale, et particulièrement à celle des grands poètes français ».

Les années 1936-1945 sont considérées comme l’âge d’or de la Nouvelle poésie, avec l’émergence d’un mouvement généralisé du Sud au Nord en faveur de cette nouvelle expression : « Nos sentiments ont changé, notre poésie doit obligatoirement changer aussi. Le désir ardent de libérer la poésie n’est autre que le désir ardent d’exprimer les choses les plus profondément enfouies dans le cœur, la passion d’être sincère. Une passion tellement acharnée qu’elle en devient douloureuse. »

Ce mouvement Thơ mới (Nouvelle poésie) eut notamment deux chefs de file, Ngô Xuân Diệu (1916-1985) et Huy Cân. Après son baccalauréat, Ngô Xuân Diệu devient fonctionnaire du gouvernement colonial, au Bureau de Commerce à Mỹ Tho. Il démissionne en 1943 pour rejoindre son ami Huy Cận à Hanoï, avec qui il se rallie au Việt Minh. Le poète rejoint la résistance anticoloniale dirigée par Hô Chi Minh, en 1944.

Au lieu de combattre sur le front, Xuân Diệu demeure à l’arrière pour écrire afin de soutenir le mouvement d’indépendance. Après la victoire du Việt Minh en 1954, Xuân Diệu retourne à Hanoi et publie à la fois comme poète et comme journaliste.

Karel HADEK

(Revue Les Hommes sans Epaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : Yusef KOMUNYAKAA & les poètes vietnamiens de la Guerre du Vietnam n° 56